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Natacha NIKOULINE

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Une histoire familiale remarquable

Née le 21 avril 1980 à Neuilly-sur-Seine, Natacha Nikouline est une photographe et artiste plasticienne prometteuse. Elle est française, vit et travaille à Paris.

Elle est la descendante de deux familles illustres de marchands de Moscou : les Bakhrouchines et les Tchelnokow qui comptent parmi elles nombre de mécènes et de collectionneurs d’art et même de photographes, tels que Serguei Vassilievitch Tchelnokov (1861- 1924), le frère de son arrière-grand-père Mickaïl, dernier maire de Moscou avant la révolution, dont les clichés et stéréoscopes ont été exposés à Moscou et viennent de faire l’objet d’une récente exposition à la Mairie de Paris en Juin 2016. Une exposition à l’occasion de laquelle Natacha a pu découvrir et renouer avec une des branches de la famille exilée en Finlande au sortir de la Révolution. En effet, parmi les thèmes qui influencent son travail, on retrouve l’éclatement familial et la recherche des origines familiales et artistiques.

Natcha Nikouline a développé son inspiration artistique très jeune à travers les peintures de sa grand-mère et des amis intimes de celle-ci : Lev Tchistovsky et Irene Klestova, peintres réfractaires aux modes de leurs temps, fidèles, tout au long de leurs carrières, à un classicisme teinté de nostalgie et de décadence. Leurs oeuvres meublent sa demeure d’enfance à Chantilly. Irène, en particulier, fut très proche de la petite Natacha ; elle la considérait comme sa propre petite-fille, et c’est dans son atelier que l’univers si particulier de la photographe allait se construire.

Son parcours

Elle s’exprime très jeune par le dessin, la peinture et la photographie. Son rapport à ce dernier médium a été initié par le don d’un Hassebelad 500 CM que son père, également passionné de photographie, lui a transmis quand elle avait 15 ans.

Sortie plus tard major de l’école des Gobelins à Paris, elle a suivi les cours de L‘Académie Charpentier dans l’atelier historique de La Grande Chaumière. Puis, parallèlement à son travail de photographe et styliste culinaire, elle développe un travail personnel. Imprégnée de l’élégance picturale de ces artistes d’une autre époque, bercée d’une histoire douloureuse dont elle fut le réceptacle, la photographe retrouve les thématiques qui lui furent léguées et qui, comme les fleurs de ses propres compositions, s’épanouissent et se fanent dans un même élan.

Elle affrontre les poncifs de la peinture hollandaise du XVIIème siècle à travers des natures mortes d’une effrayante beauté. Compositions aussi délicates que parfaites, ses vanités rassemblent fleurs fanées et objets symptomatiques de son histoire familiale au sein d’une union mystique.

Ses oeuvres, photographies, performances, vidéo, dessins… ont été présentées dans Le Palais de Tokyo, au No Found Photo Fair, au Langage des Viscères… Elles font partie de la sélection officielle de plusieurs festivals tels que

Le Festival Instants Vidéo à Marseille, Le Festival Ciné Poème à Bezons… ainsi que celle de la chaine de l’Art Contemporain sur le câble SFE TV (Souvenir from the Earth).

Un livre, Figé émoussé la tête vide, aux éditions Work is Progress, est consacré à ses photographies de corps. Il comprend un support textuel important de Claude Louis-Combet, qui pose son regard sur l’oeuvre de Natacha Nikouline. Invité au Salon du Livre de Paris, elle a rencontré son public grâce au jeu de la dédicace. Le livre fait partie de la sélection officielle de Allez Vous Faire Influencer, à Toulon et de la sélection officielle du Festival Circulations Paris 2016.

Par ailleurs, elle a permis la création de La Vie est une Goutte Suspendue, conte documentaire du réalisateur Hormuz Kéy, diffusé notamment sur la chaine Canal+, en lui présentant le personnage central, son professeur de philosophie et ami intime Christian de Rabaudy. Natacha Nikouline figure à l’image et sa démarche artistique est évoquée. Elle a également créé une performance avec Laurent Dailleau compositeur et spécialiste des instruments électroniques anciens et rares en particulier du serge et du theremin. Cette performance dans laquelle elle met en scène son propre corps, a été présentée la première fois au public à La Plateform, puis lors du festival 30/30 des formes courtes à Bordeaux.

Des oeuvres de Natacha Nikouline font partie des collections privées de Pierre-Henri Castel, psychanalyste, historien et directeur de recherches au CNRS ; de Sarah Chiche écrivain, psychanaliste et psychologue clinicienne ; de Sophie Hagège, avocate d’affaires internationale partner-in-charge de Jones Day ; de Jan Söderqvist, écrivain et critique de films…

Récemment, une photographie, issue de sa dernière série « In Situ », a été sélectionnée pour illustrer le prochain recueil poétique de l’écrivaine américaine Laura Kasischke, « Where Now — New and selected Poems ».

2017 « Memento Mori », VOZ’Galerie, Boulogne-Billancourt

2016 Hôtel d’Estrée résidence de l’ambassadeur de Russie, Paris
2016 Écoutez voir, VOZ’Galerie, Carré sur Seine
2016 Festival du livre Circulations au 104, Paris

2015 Festival Allez Vous Faire influencer, Toulon
2015 Salon du Livre de Paris
2015 Festival Ciné Poème, Bezon / Printemps des Poètes

2014 Festival les Instants Vidéos, Marseille
2014 Tokyo It / Palais de Tokyo, Paris
2014 Langage des Viscères, Paris
2014 Festival 30/30 des Formes Courtes, Forum des arts et de la culture, Bordeaux

2013 No Found Photo Fair
2013 La Plateforme

2016 Memento Mori, Editions Work is Progress
2016 Napoule art Foundation, Château de la Napoule

2013 Figé, émoussé, la tête vide, monographie, Editions Work is Progress

2017 Interview de Natacha NIKOULINE par Véra ALBERTINI

> Écouter l’interview

« Le festin nu »

Un miroir dans lequel l’oeil se noie, un bouquet de marié séché dont on sent qu’il pourrait tomber en poussière si, à nouveau, des mains s’en saisissaient, des fruits bleuis de moisissures pareilles aux lèvres de ceux dont la voix s’est tue, des carafes vides de toute liqueur, les mèches d’une chevelure qu’on ne coiffera plus, et des objets funéraires flottent sur une nappe blanche comme un linceul. D’où viennent ces objets ? Nous ne le savons pas. Et pourtant, nous les reconnaissons comme s’il fut un temps où ils avaient été nôtres. Ils flottent, épaves-fantômes dérivant sur une mer au delà des mers dont on ne sait plus rien. Et nous les regardons, captivés, inquiets, sans même pouvoir penser de quoi ils sont précisément le souvenir.

Le fond de l’image est noir. Un noir épais. Car c’est cela qu’il y a, caché dans les rires et les conversations enjouées de convives qui se retrouvent autour d’une table richement décorée pour un repas de fête ; c’est cela qu’il y a au fond de ces objets que les familles se transmettent de génération en génération, reliques dont on ne sait que faire et sous lesquelles on finit par s’ensevelir soi-même ; c’est cela qu’il y a derrière la toile blanche d’un tableau ou dans le viseur d’un appareil photographique dont on n’a pas retiré le cache ; c’est cela que nous avalons, par la bouche et les yeux, quand, nous gisons en nous-mêmes, à terre, laissés pour morts ; c’est cela que nous rejoindrons, tous, un jour, derrière l’illusion que la réalité recouvre, pour pouvoir flotter, nous aussi, enfin, dans une nuit plus vaste que la vie, objet parfaitement inerte parmi d’autres objets parfaitement inertes, qui, eux, jamais ne nous feront défaut : un noir épais, un noir parfait, qui, chaque jour, goutte à goutte, infuse en nous, et se diffuse, lentement, imperturbablement – toutes les couleurs dont nous nous parons et dont les autres nous parent n’étant que la résultante de notre combat quotidien pour résister à la putréfaction.

A bien des égards, les corps, nus, anonymes, dépouillés d’eux-mêmes, désossés  de leur identité et de leur assignation sexuelle, et simplement, posés, à même le sol, devant un mur blanc, qui composaient la précédente période photographique de Natacha Nikouline étaient, eux aussi, des natures mortes. A découvrir, aujourd’hui, la série Memento Mori, on ne peut s’empêcher de songer que Natacha Nikouline a longtemps travaillé comme photographe culinaire et gastronomique, travail pour lequel il s’agit de mettre en images, de façon aussi esthétique que rigoureuse et vivante, des plats qu’on doit immédiatement avoir envie de goûter. Quelle ironie suprême que de porter donc, sur une autre scène, celle des photographies qui composent ce livre, une nourriture à l’envers, un somptueux repas de choses mortes pour des bouches mortes.

Il serait vain d’essayer de rapprocher l’oeuvre de Natacha Nikouline d’une quelconque école photographique. Ses Memento Mori ont bien plus à voir avec les vanités hollandaises du XVIIe siècle, les poèmes d’un Georg Trakl, le décadentisme de Joris-Karl Huysmans ou les romans de Claude Louis-Combet qui, dès les premières photographies de la jeune artiste, a su reconnaître la puissance de fascination de son travail. Enfant, Natacha Nikouline collectionnait, dans des flacons pharmaceutiques, des végétaux, de la terre, des larmes et du sang. On ne peut penser la figuration de la perte, du vide et de l’absence à l’oeuvre dans Memento Mori sans confronter ces photographies aux tableaux des peintres russes Irena Kestova et Lev Tchistovsky et à leur histoire. Contrainte de fuir Moscou en 1917, au moment de la Révolution bolchévique, la famille de Natacha Nikouline trouva refuge en France où ils rencontrèrent ce couple de peintres. Et c’est dans leur atelier, rempli de tableaux de fleurs et de natures mortes qui, pour la première fois, à l’occasion de cette exposition, seront montrés en France, à l’ambassade de Russie, des années après leur disparition, que la petite Natacha a trouvé, dit-elle, ses premières sources d’inspiration.

Il y a, dit L’Ecclésiaste, « un temps pour toute chose sous les cieux ; un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté; un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir; un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser ». Et l’on aimerait, de tout notre être, il est vrai, pouvoir y souscrire, en se persuadant que les Memento Mori de Natacha Nikouline sont des Memento Vitae qui indiquent qu’il faut jouir de l’existence et se hâter de vivre. C’était d’ailleurs, au XVIIe siècle, dans le monde très calviniste de la peinture hollandaise, la vocation première des Vanités. Mais la grâce énigmatique des natures mortes de Natacha Nikouline, leur effrayante beauté, tient précisément en ceci qu’elles parlent d’un monde vide de Dieu où aucun objet n’est chargé d’une quelconque connotation religieuse.

Masques mortuaires, reliques, ou ex voto s’offrent à nos yeux dans leur matité plate. Aussi les photographies de Natacha Nikouline ne se contentent-elles pas de nous rappeler que nous sommes mortels. Elles font affleurer de la ténèbre une histoire plus infantile, plus nue et plus douloureuse : en nous, un jour, une catastrophe a eu lieu. Une perte, un exil, qui ne peut s’appuyer sur aucune image antérieure, ne peut se soutenir d’aucun regard, ni même d’une cause autre que la figure, impersonnelle, de la mort.

Sarah Chiche

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